Le kaly n’est pas seulement ce qu’on mange. C’est la condition minimale pour exister socialement, et donc pour lutter. Et pourtant, l’accès à cette base matérielle de la vie est aujourd’hui organisé par des logiques qui produisent dépendance, humiliation et dépolitisation. On devrait être capable de gagner notre pain, alors que certain.e.s d’entre nous sont nés au sein de la boulangerie. Alors que près de 80% de la population de Madagascar vit sous le seuil de pauvreté, la solidarité est une stratégie essentielle dans la lutte pour la libération totale de Madagascar.

Face à l’incapacité chronique de l’Etat malgache et de ses géniteurs impériaux à garantir la sécurité alimentaire, la solidarité doit cesser d’être un simple supplément d’âme pour devenir une stratégie offensive. Ny apinga sy ny kaly (le bouclier et la nourriture1) représente cette articulation nécessaire entre l’offensive militante, la subsistance organisée, l’autonomie matérielle et la résistance. En lançant la cantine solidaire Miray Vilany, notre collectif ne fait pas de la charité mais prend le parti de l’organisation parallèle. Car sans base matérielle déclenchée par la redistribution, il n’y a ni unité politique durable, ni capacité de résistance.
1. La faim comme technologie de gouvernement
La pauvreté à Madagascar n’est pas une fatalité géographique ni une crise spirituelle passagère, mais bien un produit administratif et politique. L’insécurité alimentaire fonctionne comme une « technologie de gouvernement » dans le sens où elle vise à absorber l’énergie sociale dans l’urgence perpétuelle, remplaçant la lutte par la simple survie. Cette situation est exacerbée par une dépendance aux structures internationales et une exploitation des ressources naturelles par des intérêts étrangers qui ne profitent pas à la population.
Ce système produit un glissement sémantique dépolitisant portés par les « partenaires techniques et financiers » :
- Les citoyens et droits disparaissent derrière la figure du bénéficiaires
- On ne parle plus d’exploitation, mais de vulnérabilité
En obligeant les masses à consacrer leur journée entière à la quête d’eau et de nourriture (privations qui ont précisément servi de détonateur à la révolte de la Gen Z en 2025) le régime cherche à neutraliser toute capacité de projection politique. En transformant des sujets politiques en figures d’assistés, le pouvoir et les instances internationales vident la question sociale de son contenu conflictuel. La gestion de l’aide humanitaire devient alors un outil de maintien de l’ordre où la légitimité des dirigeants ne dépend plus du suffrage, mais de leur capacité à capter et distribuer les flux de la coopération internationale.
2. Charité vs solidarité : deux logiques ennemies
La charité fonctionne selon une logique verticale : elle naturalise l’inégalité et maintient le dominé dans une attente passive vis-à-vis d’un extérieur providentiel. À l’inverse, la solidarité stratégique part d’un constat radical : nous partageons la même condition matérielle face à un système prédateur. À Madagascar, si le fihavanana est souvent mobilisé comme un code de paix sociale, il est parfois utilisé pour masquer les fractures de classe et les rapports de domination locaux. A l’échelle de l’aide internationale, le « partenariat joue le même rôle de passe-partout : un mot lisse qui recouvre des hiérarchies impériales bien réelles.
Dans le capitalisme dépendant malgache, l’État est hypertrophié pour la répression, mais s’avère structurellement défaillant pour les services de base. Il s’agit bien ici d’un choix d’investissement et d’une priorisation de chantier parmi les services publics. Entre la violence étatique et l’urgence des ONG (qui dépolitisent souvent les causes de la faim et individualisent les problèmes sociaux), il existe un vide que seule l’organisation populaire peut combler. Organiser collectivement le kaly, c’est affirmer que notre survie ne doit plus dépendre ni du marché, ni des bailleurs de fonds étrangers.
Dans les communautés rurales et urbaines malgaches, les mécanismes de protection sociale informelle reposent souvent sur la réciprocité. Cependant, ces réseaux sont mis à rude épreuve par une pauvreté extrême qui fragilise les liens organiques. Il ne s’agit donc pas de « faire du social », mais chercher à construire du pouvoir populaire autonome. C’est un acte de souveraineté matérielle qui préfigure une rupture avec l’ingérence française et les récits néocoloniaux.
3. Nourrir comme acte politique : le « Free Food Program » du Black Panther Party
Le projet Miray Vilany s’inspire directement de la théorie et de la pratique de la « survie révolutionnaire » développées par le Black Panther Party aux États-Unis dès 1969. Pour Huey P. Newton, les survival programs n’étaient pas de la philanthropie, mais un outil d’organisation et de mobilisation.
Le concept de « Survival Pending Revolution » : Le BPP comparait ces programmes au « kit de survie d’un marin sur un radeau » : ils permettent de rester en vie jusqu’à ce que les structures soient transformées.
La logistique autonome de combat : Le programme ne sollicitait aucune subvention gouvernementale. Il reposait sur l’extraction de surplus des commerçants locaux, contraints de « rendre au peuple » sous menace de boycott.
La qualité comme propagande par les faits : Contrairement aux programmes étatiques médiocres, le BPP servait des repas complets (œufs, viande, lait…) lors de leur programme de petit-déjeuners gratuits distribués aux enfants avant l’école. Cette qualité démontrait concrètement que le Parti traitait mieux le peuple que l’État sur plusieurs plans.
Le succès fut tel que le FBI, sous J. Edgar Hoover, a ciblé ces programmes comme le vecteur de légitimité le plus dangereux du mouvement, tentant de les saboter par des rumeurs d’empoisonnement et des raids nocturnes. Un autre impact de ces cantines a été le développement par le gouvernement de ses services d’aide à l’alimentation.
L’histoire des luttes montre que la gestion de la subsistance est un puissant levier de politisation. Lors des révoltes de 2025, ce sont les privations insupportables d’électricité et d’eau qui ont servi de catalyseur à une remise en cause systémique du régime d’Andry Rajoelina. Un programme alimentaire pensé politiquement transforme le repas en un point d’entrée pour l’organisation.
Ce qui est décisif ici n’est pas uniquement le partage d’un repas, mais également ce qui se construit autour :
- Créer des espaces réguliers de rencontre hors du contrôle de l’État.
- Tisser des liens de confiance nécessaires à l’action
- Identifier et former des militants organiques
- Démontrer concrètement que l’organisation populaire est plus efficace que les structures étatiques défaillantes
Conclusion : De la cantine à l’organisation révolutionnaire
Dans un contexte de capture de l’État par une bourgeoisie extractiviste, construire des pratiques autonomes de solidarité est un acte de rupture métabolique. Un programme alimentaire pensé politiquement n’est pas une fin en soi, mais un chantier prioritaire pour transformer les « bénéficiaires » et « vulnérables » en militants actifs, les « militants actifs » en maillons de la chaine de solidarité matérielle.
Passer de la survie isolée à la survie organisée permet de former des individus dont la conscience politique s’ancre dans leur propre expérience matérielle. La solidarité n’est pas située à côté de la lutte : elle en est le moteur souverain. En maîtrisant notre reproduction matérielle, nous reprenons l’initiative politique sur l’avenir de notre pays.
Tsy maintsy mitohy ny tolona.
Pour aller plus loin :
- Initiative-communiste.fr, « Madagascar : vers sa seconde indépendance et la souveraineté populaire, » 2026, https://www.initiative-communiste.fr/articles/international/madagascar-vers-sa-seconde-independance-et-la-souverainete-populaire/
- Madagascar-tribune.com, « Le Transfert institutionnel comme condition de l’hégémonie post-coloniale, » 13 décembre 2025, https://www.madagascar-tribune.com/Le-Transfert-institutionnel-comme.html
- Amin, Samir. Unequal Development: An Essay on the Social Formations of Peripheral Capitalism. Translated by Brian Pearce. New York: Monthly Review Press, 1976. (Cambridge University Press & Assessment)
- Escobar, Arturo. Encountering Development: The Making and Unmaking of the Third World. Princeton, NJ: Princeton University Press, 1995. (Void Network)
- Ferguson, James. The Anti-Politics Machine: “Development,” Depoliticization, and Bureaucratic Power in Lesotho. Cambridge: Cambridge University Press, 1990.
- Hayter, Teresa. Aid as Imperialism. Harmondsworth: Penguin Books, 1971. (archive.org)
- Lenin, Vladimir Ilyich. Imperialism: The Highest Stage of Capitalism. Petrograd, 1917. (marxists.org)
- Newton, Huey P. Revolutionary Suicide. New York: Random House, 1973.
- Nkrumah, Kwame. Neo-Colonialism: The Last Stage of Imperialism. London: Thomas Nelson & Sons, 1965. (marxists.org)
- Patel, Raj. Stuffed and Starved: The Hidden Battle for the World Food System. London: Portobello Books, 2007. (archive.org)
- Rodney, Walter. How Europe Underdeveloped Africa. London: Bogle-L’Ouverture Publications; Dar es Salaam: Tanzania Publishing House, 1972.
- Seale, Bobby. Seize the Time: The Story of the Black Panther Party and Huey P. Newton. New York: Random House, 1970.
- Bloom, Joshua, and Waldo E. Martin Jr. Black Against Empire: The History and Politics of the Black Panther Party. Berkeley: University of California Press, 2013.
- Sen, Amartya. Poverty and Famines: An Essay on Entitlement and Deprivation. Oxford: Clarendon Press, 1981. (archive.org)

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