Trois jours après son passage, le cyclone GEZANI dénombrait déjà 38 morts. Plusieurs familles ont perdu leurs foyers, des parents pleurent leurs enfants. Et au cœur de ce désastre, un événement que l’on a tenté de reléguer au rang de « fait divers », au vu de sa faible visibilité : treize personnes, dont un nourrisson de six mois, mortes dans un conteneur métallique qui leur servait de logement à Toamasina.

Entretien RFI publié le 13 février 2025
Une vie d’exploité et de marchandise
Ces 13 personnes n’étaient pas originaires de Toamasina. Elles venaient d’autres régions, déplacées par la nécessité économique, contraintes de vendre leur force de travail pour survivre et subvenir aux besoins de leurs familles. Leur a été vendu un emploi dans le secteur de la construction, dans une ville présentée comme un pôle stratégique du développement national, largement favorisée par les investissements en infrastructures sous le régime de Rajoelina.
Mais derrière la promesse d’un emploi se cachait une réalité brutale. Déplacés et sans considération aucune, ouvriers et familles étaient logés dans un conteneur de 40 pieds, une boîte de métal conçue pour transporter des marchandises. Ce choix n’est ni marginal ni accidentel. Il est rationnel du point de vue du capital : réduire les coûts, externaliser les risques, rendre la vie ouvrière invisible.
Lorsque le cyclone a frappé, cette rationalité a produit son résultat logique. Le conteneur a été soulevé, projeté sur des dizaines de mètres, puis englouti. Sur les 21 personnes qui s’y trouvaient, 13 sont mortes sur le coup.
Quelle équation pour les capitalistes/patrons ?
L’entreprise de construction affirme avoir payé toutes les démarches des funérailles et fournit un soutien alimentaire aux familles endeuillées. Ce geste, présenté comme humanitaire, est en réalité un mécanisme classique de gestion de crise : contenir l’indignation, éviter la remise en cause structurelle, refermer le dossier.
Or, une partie de ces familles est déjà six pieds sous terre : le coût de la mort reste largement plus bas que donner aux ouvriers le fruit et les profits de leur travail en amont, soit un logement digne et des conditions d’existences décentes.
Le coût de la mort (cercueils, nourriture, silence) est bien inférieur à celui qu’impliquerait, en amont, la garantie de conditions de vie sûres, dignes et égalitaires pour les travailleurs.
Dans ce système, la mort ouvrière n’est pas une anomalie économique.
Elle est un risque intégré, absorbé comme une perte acceptable.
Pendant que les entreprises évaluent leurs pertes matérielles et la reprise des flux commerciaux trois jours après, la vie de celles et ceux qui construisent ces infrastructures est traitée comme une variable secondaire.
Être triste et en colère ne suffit plus
Sur les réseaux sociaux, les photos des victimes et des familles font le tour de la toile. Tout le monde s’attriste, tout le monde s’indigne. Mais personne ne s’intéresse à la raison pour laquelle cette « catastrophe naturelle » est arrivée et comment empêcher que cela se reproduise de nouveau. Cette réaction est tout à fait normale : les personnes concernées sont sous un choc assourdissant, l’émotion collective est massive, la colère est légitime. Plus d’électricité, plus de foyers, plus d’hôpitaux publics, et on en passe.
C’est précisément ainsi que fonctionne le pouvoir : laisser la catastrophe absorber toute l’énergie sociale. Le choc, la survie immédiate, l’effondrement des services publics neutralisent la capacité d’action.
Ceux qui ont les moyens doivent se mobiliser pour des actions de solidarité, oui. La survie de nos semblables en dépend. Mais on ne doit pas s’arrêter là. Le problème est politique, et donc évidemment économique. Pour faire face et lutter pour de bon, il faut s’organiser entre oppressés. Et cette situation post-cyclonique est un terrain fertile pour pratiquer nos capacités à s’organiser et défendre nos intérêts en tant que classe ouvrière.
Refuser la logique de la survie comme réponse unique implique de nommer clairement les faits :
- La catastrophe résulte d’une mise en danger systémique.
- Les familles précaires de Toamasina n’ont pas besoin d’une « assistance » mais d’une responsabilité politique et économique.
- Les dégâts ne sont pas naturels mais découlent d’un rapport de classe.
S’organiser ne signifie pas seulement s’entraider après la catastrophe.
Cela signifie construire un rapport de force durable autour du logement, du travail, de la sécurité et de la libération de la classe ouvrière.
Que changent ces morts ?
Aujourd’hui, la seule priorité est la survie mais demain, il faudra penser à prendre le pouvoir de la main de la bourgeoisie.
Au final, Les travailleurs morts dans ce conteneur ne sont ni les premiers ni les derniers à être exposés à ces risques et conditions. Ils sont l’expression concentrée d’un système où ceux qui bâtissent les villes n’ont eux-mêmes pas droit à un toit digne.
GEZANI a remis les pendules à l’heure sur les conditions dans lesquelles le prolétariat et lumpenprolétariat malgache vit. Le cyclone n’a fait que rendre visible le cauchemar dans lequel est plongé quotidiennement les travailleurs.
Aujourd’hui, la seule priorité est la survie de nos camarades. Mais demain, il faudra penser à s’organiser afin d’arracher le pouvoir des mains de la bourgeoisie capitaliste.
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